Bonjour à toutes et à tous, nous voilà de retour après une petite pause pour vous proposer un retour de notre entretien avec Nathalie Zakarian, co-fondatrice de “Moi je m’en fous, je triche”, et du Réseau des Cafés Ludiques français. Mais également jury pour la cérémonie des As d’Or jeux de l’année à Cannes.
Cet entretien étant très dense, nous vous le proposons en 3 parties. Cette première partie qui suit nous/vous permettra d’en savoir plus sur qui est Nathalie Zakarian, son parcours et son rôle au sein de l’association de La triche et du réseau des cafés Ludiques, j’espère que vous prendrez autant de plaisir à lire que nous en avons lors de cet interview au sein du Café Ludique sur Lyon:
GameOvert.net : Déjà merci beaucoup de nous recevoir ici à La triche pour l’entretien. On essaye d’aller à la rencontre des acteurs qui font vivre un peu le monde du jeu. Et c’est dans ce dans cette optique là qu’on avait souhaité t’interviewer pour discuter. Est-ce que, dans un premier temps, tu pourrais nous parler un petit peu de ton parcours ?
Nathalie Zakarian : Oula, il faut remonter à longtemps. Alors comme tout le monde dans le milieu du jeu, je n’ai pas fait des études dans le milieu du jeu par ce que ça n’existait pas à l’époque. Mais maintenant il y a des licences pro qui se sont créer, il y a je crois une école qui vient de se monter à Bruxelles qui s’appelle Board Games Campus. Moi, j’ai fait des études de géologie. Et j’ai très peu pratiqué la géologie en vrai. Au moment où je pouvais basculer dans le milieu professionnel, il y a le projet de « Moi je m’en fous je triche » qui s’est monté et qui m’intéressait vachement plus . C’est arrivé aussi à une période où je suis devenue maman. Du coup, j’avais un peu de temps pour faire autre chose plutôt que de la géologie.
GO: Et tu t’es retrouvée dans ce projet de monter ton entreprise? Comment ça s’est passé ?
NZ : C’est mon compagnon qui faisait partie des fondateurs. Donc je ne suis pas à l’initiative du projet, mais je l’ai suivi depuis le début. Au début, en fait, « moi je m’en fous », ça n’existait pas. C’était juste des gens qui allaient animer, qui allaient démocratiser le jeu de société sur les tables des bars. En fait, on arrivait avec des jeux et on proposait de jouer. Mais ça c’était début des années 2000. Et rapidement on s’est dit que ce serait bien aussi d’avoir un lieu fixe où tu peux laisser tes jeux plutôt que de les trimballer tout le temps. C’est comme ça qu’est né ce projet de se dire un lieu à nous, où il y aura une ludothèque et on ferait jouer les gens, on leur ferait boire des coups histoire que ce soit un moment social. Et ainsi est arrivé ce projet là avec le sous-titre « moi je m’en fous, je triche » débit de boisson jeux de société. En fait, c’était pour faire ce lien. On a ouvert un petit local qui coûtait pas très cher, qui était rue Sergent Blandan au tout début. Je sais pas si vous avez connu cette époque là. C’était en 2003.
GO: Non pas connu ce lieu mais plutôt celui d’après place Sathonay.
NZ: C’est ça, on avait 35 mètres carrés. C’était tout brinquebalant. Il y avait les palettes dans la cour des toilettes turcs. Et en fait, très rapidement, ce concept-là, s’est vite diffusé de bouche à oreille et on a rapidement été trop plein. Et au bout de deux ans et demi, on a déménagé ici (rue René Leynaud). On est dans ce local depuis 2006, donc on était le premier café ludique à ouvrir en France sous cette forme-là, c’est à dire qu’il y avait déjà du jeu qui était possible dans des structures, mais on a été le premier café ludique.
GO: Tu préfères café ludique ou Bar à jeux? C’est pas la même chose ou c’est la dénomination qui change ?
NZ: Fondamentalement c’est la même chose, mais j’aime mieux la dénomination café ludique. Surtout que plus tard, on a fondé le Réseau des Cafés Ludiques dont je suis très attachée. Disons que je fais la différence parce que tu as des bars à un peu tout, par exemple des bars à chats, des bars à tartines… c’est un peu le thème. Nous, ce n’est pas un thème, c’est le cœur du projet,

GO : Justement, tu participes à la création du Réseau des Cafés Ludiques. Est-ce que tu peux nous en parler ?
NZ: Ça a commencé un petit peu avant, c’est à dire on est le premier café à ouvrir, les gens qui passent et qui se disent qu’ils ont envie de faire la même chose dans une autre ville. Forcément, on nous pose la question de comment on a fait tout ça… Et du coup, on a pas vraiment accompagné les gens, mais disons qu’il y en a plusieurs qui ont pris exemple sur ce qu’on avait fait. Le premier café ensuite, c’était la Feinte de l’Ours à Nancy, qui a le même café associatif que nous. Il y a Archijeux qui est aussi un café associatif. Et en fait, tous les trois, on se voyait de temps en temps, genre on essaie de se faire une réunion par an pour échanger sur nos pratiques. Et c’est quelque chose de notre métier qui n’existait pas, qu’on essaie d’inventer et voir comment chacun pouvait se débrouiller avec ses problèmes, chacun de son côté. Au début, on se voyait de temps en temps et on a créé un petit réseau comme ça, un petit noyau dur de gens qui font un échange d’expériences. Ça, c’est, je pense, en 2008 ou quelque chose comme ça. Et finalement après il y a d’autres structures qui ont ouvert. On a essayé de fédérer, mais disons qu‘on essaye de connaître leurs pratiques et d’échanger. Et au début, on restait très « café associatif » en se disant qu’on ne connaissait que ça comme modèle, on ne pensait pas à intégrer d’autres types de structures. Et puis, en rencontrant d’autres gens qui ont ouvert des cafés sous forme d’entreprise, on a fini par se dire qu’en fait, on a le même métier. Nous, notre essence, c’est le bénévolat. Eux, leurs ressources, c’est l’argent qu’ils vont gagner. Mais le but c’est de faire découvrir les Jeux. C’est aussi des passionnés. Et heureusement qu’on a fait ça, parce que si le Réseau des Cafés Ludiques est quelque chose de très actif et est aussi riche à l’heure actuelle, c’est parce qu’il y a des gens qui sont hyper compétents dans leur domaine et qui ont vraiment fait grandir ce réseau-là.
GO: Donc à la base, c’était pour mutualiser un petit peu tout ça. Du coup quelles sont les missions de ce réseau ?
NZ: La première mission c’est justement d’aider les porteurs de projets, c’est de l’échange d’expérience. Déjà à la base, c’est le premier truc. Au début, on avait un forum qui est tombé il y a quelques années, qui est devenu un Discord avec je sais pas combien de dizaines de chaînes différents qui parlent de plein de trucs différents, et c’est vraiment de l’échange d’expérience avec je ne sais pas combien de personnes.
Actuellement on est plusieurs centaines de personnes sur le réseau des cafés, et on est entre 70 et 80 cafés adhérents qui ont ouvert. Je crois qu’il y a eu environ 200 porteurs de projets, enfin quelque chose de faramineux en fait, des gens qui ne sont peut être pas allés au bout de leurs projets, mais il y en a beaucoup. Mais on ne rassemble pas tous les cafés ludiques qui ont ouvert en France, il doit y avoir à peu près la moitié au réseau. Il y a des gens qui ne se reconnaissent pas, qui pensent qu’ils n’ont pas besoin de partager avec les autres pour faire avancer leur projet.
Il y a une adhésion qui était à 20 € au début, qui est monté à 100 €, mais disons qu’on finance plein de projets. Donc la première mission, c’est vraiment le partage d’expérience et accompagner les porteurs de projet vers leur ouverture. Pour la deuxième mission , on ne les accompagne pas financièrement, mais on répond à leurs questions, on leur met à disposition un guide où ils se posent des questions et ils répondent à leurs questions eux-mêmes finalement, mais on leur fait se poser des questions. Et là les forces qu’on a au réseau des cafés ludiques, c’est les moments de rencontres où on va échanger pour de vrai. Donc on a depuis cinq ans un séminaire où on fait de l’autoformation pendant trois jours sur plein de thématiques différentes. Ça peut être faire une fiche de paye ou accueillir des grands groupes, ou accueillir les gens en langue des signes, ou refaire sa déco, enfin plein de trucs où il y a des gens compétents qui vont transmettre à d’autres. Et on fait de la veille ludique à fond aussi. On tient également la buvette du Off de Cannes. Si vous vouliez boire des bières à la buvette du Off cette année, c’était des bénévoles du réseau des Cafés qui tenait, des bénévoles de la triche, mais aussi pas mal de bénévoles des cafés associatifs et d’autres cafés partout en France.
Et du coup, on gagne des sous pendant cette buvette, ce qui permet de financer la venue des gens à Cannes. Donc ça paye l’hôtel, ça paye les badges, ça finance en grande partie. Il y a un petit reste à charge qui est vraiment peu mais on organise tout pour eux. En fait, on leur permet de venir voir ce que c’est.
Il y en a qui ont ouvert leur café, il ne savait pas ce qu’était le FIJ, ils n’avait encore jamais été jusque-là. Mais c’est quand même un moment important.
La troisième mission du réseau des Cafés ludiques, c’est de faire la reconnaissance du jeu de société comme objet culturel. On fait partie du GIJS, le groupement interprofessionnel du jeu de société, qui est activiste pour cette reconnaissance. Donc on va interpeller des députés pour faire avancer cette cause. Le but de la reconnaissance comme objet culturel, on s’en est rendu compte au moment du confinement où, par exemple, les jeux vidéo pouvaient être objets culturels et tomber sous le coup de « tu peux aller acheter un jeu… » Il y avait une mesure où on pouvait aller acheter (commerce de détail d’ordinateurs, d’unités périphériques et de logiciels en magasin spécialisé…). Et que ce soit reconnu comme une œuvre de l’esprit. En fait, le jeu de société, on le sait tous que c’est une œuvre de l’esprit, mais on aimerait que ce soit officialisé en fait. Après, il y a plein de débouchés. Ça pourrait être amené à créer des formations, des choses comme ça aussi derrière, si c’est reconnu culturel ou parce qu’il n’y a pas ou pas beaucoup d’écoles de création de jeux de société, de webdesign ou de choses comme ça. Et du coup, cette reconnaissance-là pourrait apporter aussi une certaine professionnalisation du métier.
GO : Est-ce que c’est ton travail principal de travailler au réseau et ici à la triche ou non, tu es bénévole et tu as un travail à côté. Est ce que c’est quelque chose dont tu vis ?
NZ: Alors je suis salariée à la triche depuis plus de quinze ans et demi et je fais environ 24 h par semaine. À côté de ça, depuis quelques années, je suis aussi rédactrice à Ludovox. Donc ça, ça complète bien ma semaine au réseau. Le réseau des cafés ludiques, ça fait partie de mes missions de la triche. Je représente la triche au sein du conseil d’administration du réseau depuis le début. Et la triche M’alloue aussi quelques heures sur mes missions pour que je fasse partie du jury de l’As d’Or. J’ai de la chance. On a augmenté les heures il n’y a pas très longtemps, justement pour prendre en compte ça.

GO : Avant de rentrer en détail dans ta mission du jury As d’Or, on aimerait savoir quelle joueuse tu es ? Comment tu es rentrée dans le monde du jeu?
NZ : Alors je vais être hyper originale, mais je jouais déjà beaucoup quand j’étais gamine, je tannais mon père pour jouer énormément à l’époque où il n’y avait que très peu de jeu. Donc principalement Monopoli, voilà c’est dit.
GO : On commence tous par quelque chose…
NZ : Non mais c’est juste pour dire qu’il n’y avait pas beaucoup de jeux et j’aimais trop qu’on m’offre un jeu. Jusqu’à ce que je tombe sur Catane. Et là je me suis dit « c’est ça maintenant le jeu de société moderne ? ». Même si maintenant, je n’y jouerais plus. J’ai beaucoup beaucoup joué, mais ça fait très longtemps que je n’y ai plus joué. Je n’ai pas envie d’y retourner parce que je verrai tellement de défauts, je pense que je serai très critique. J’ai passé des moments incroyables et du coup ça a été un peu le « OK maintenant, c’est ça le jeu de société, je veux en découvrir d’autres ». Et à cette période là, je rencontre aussi la personne qui est toujours mon compagnon et qui est très joueur aussi, on s’est mis à acheter des jeux. Lui était plus Full Metal Planète par exemple à cette époque là. Donc voilà, ce type de jeu ça passait très bien aussi.
Quel type de joueuse je suis? Je n’aime pas du tout les jeux à rôles cachés. Je déteste ça en fait je pense que c’est ma seule limite. J’aime très peu les jeux d’enchères, je n’aime pas gaspiller mon fric (rire). Et après je suis plus joueuse, opportuniste. Je n’aime pas trop être sur une stratégie à long terme. Parce que voilà, je calcule pas 25 ans à l’avance, mais par contre j’aime bien m’adapter.
GO : Il y a des Grands hits comme ça qui te viennent en tête et qui t’ont marqué ?
NZ : Il y a encore deux ans, je t’aurais dit mon jeu préféré c’est Wizard. C’est un combat de magiciens qui a été réédité (je n’aime pas trop la réédition d’ailleurs). Et ça ne s’arrête pas de faire des crasses aux autres pour aller choper des combos de cartes, c’est un jeu un peu chaotique mais très drôle. Mais depuis deux ans, mon jeu préféré c’est Take Time. Je ne suis pas sûr que je trouve un jeu qui me parle plus que celui-là. Alors oui, effectivement, je pense que mon type de jeu préféré c’est les jeux à communication restreinte. Je suis vraiment cliente de tous ces jeux-là. En fait, Take Time je l’avais découvert avec les auteurs et sur le proto, j’y jouais déjà à fond. Et la partie durait plusieurs heures. J’ai fait la campagne entière, j’ai beaucoup aimé qu’avec un même groupe, il y a cette sensation de progressivité. Voilà. Mais j’aime vraiment découvrir n’importe quoi, ça je ne sais pas ce que c’est, mais je prendrai plaisir à le découvrir. Même si c’est un mauvais jeu, même si c’est un jeu quelconque. Et c’est depuis que je suis membre du jury en fait. J’ai besoin de découvrir.
GO : Tu m’as dit que tu l’avais testé il y a deux ans à Cannes Take Time. Est-ce qu’il y a deux ans, tu savais que…
NZ : Que C’était mon jeu préféré de tous les temps? Oui.

Voilà pour cette première partie, la suite dans une semaine, où nous aborderons son travail au sein du jury As d’Or ainsi que le fonctionnement et la chronologie d’une sélection pour le prix final.
Merci pour votre lecture et votre suivi,
DuponD
